dimanche 1 février 2015

De l'utilité d'aller se faire voir chez les Grecs

Chacun connaît l'expression "va te faire voir chez les Grecs", expression triviale certes mais un peu moins grossière que la même injonction à aller chez les papous avec son corollaire de gosses à plumes ou que le basique va te faire f... sans parler d'autres variantes que personne ne dit jamais, surtout pas moi, c'est bien connu.

Regrets ludiques
Il est donc apparu utile à un grand nombre de personnes dont je ne partage en général pas les idées d'aller se faire voir chez les Grecs de leur propre initiative. Mon seul regret est, qu'après avoir été vues, elles n'y soient pas restées. Ce qui peut vouloir dire 2 choses : soit leur solidarité avec ce peuple emblématique de la culture européenne est plus limitée qu'ils ne le disent, soit les Grecs ne sont pas désespérés au point de vouloir garder chez eux Duflot, Mélenchon, Dupont-Aignan ou le Pen version fille. Je comprend les Grecs et en même temps je le regrette.
Je lis également que les costards gris de l'administration financière mondiale et européenne n'ont pas, eux, un grand intérêt à aller se faire voir là-bas sauf à risquer des jets de tomate. Pourtant ce sont des fonctionnaires et les Grecs aiment les fonctionnaires, paraît-il. Va comprendre.
Toutes plaisanteries finaudes mises à part, examinons la négociation en cours.

Il existe trois façons classiques de négocier et aucune des trois ne crée la moindre valeur.

Les stratégies sans valeur : brève description
Première façon classique : le passage en force. Ceux qui pratiquent ça pensent que pour être un bon négociateur il faut être fort. Cela fait plus de dix ans que j'ai fait en sorte, professionnellement, de ne plus m'emmerder avec ce genre de crétins. Tu te crois fort, OK gars, je me casse. Débrouille toi tout seul avec tes petits muscles à la noix. Franchement, parfois, ça me coûte. Mais tant pis. Mon intérêt supérieur est à ce prix.
Sur le sujet Grec, comme les nouveaux maîtres de la Grèce ont des sympathies poutiniennes, j'aimerai qu'ils ne reçoivent pas trop d'appui de ceux qui ne croient qu'à la force. Quand Poutine se mêle de négocier, on voit où ça mène : les Tchétchènes ou les Syriens peuvent témoigner.

Deuxième façon classique : la manipulation. Ceux qui la pratiquent pensent que les bons négociateurs sont juste les plus malins. Le bluff est l'une de leurs méthodes favorites. Bref, c'est Jo l'embrouille. Au final, personne ne sait plus vraiment ce qu'il a signé et l'accord est caduc en moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'écrire. Personnellement, je me suis déjà fait avoir et ça me ré-arrivera. C'est parfois carrément pénible.

Troisième façon classique : trouver un compromis. Chacun perd un peu. En France, nombreux sont ceux qui pensent que c'est la seule issue à une négociation quelle qu'elle soit. Je n'ai pas fini de me battre contre cette idée reçue. Une négociation cela ne sert pas à trouver un accord, cela sert à résoudre un problème. Le compromis est un truc pour signer un accord alors qu'on ne l'est pas (d'accord)... on comprend mieux pourquoi ça ne marche pas longtemps puisqu'en fait ça n'a pas résolu le problème.

Chercher les gains mutuels
La stratégie à laquelle je crois est celle des "gains mutuels". Puisque négociation il y a, chaque partie doit en tirer profit.

Dans une stratégie des gains mutuels, l'élément clef à prendre en compte est celui des intérêts en jeu.

Il est nécessaire de distinguer la position des uns et des autres des intérêts de chacun. La position c'est "ce que je veux". L'intérêt c'est "pourquoi je le veux".

A en croire les médias, les Grecs veulent "effacer la dette". C'est une position. Quant à l'Europe, elle ne veut pas "faire une croix sur je ne sais plus combien de milliards". C'est une autre position.

Autour de ces positions se greffent des commentaires désagréables.

Je cite pêle mêle les Grecs qui ont vécu au dessus de leurs moyens, les Grecs qui ont triché, les Allemands qui sont, comme chacun sait, tous des nazis à peine repentis, la finance internationale qui est, bien sûr, un vampire qui se repaît du sang des peuples.

Honnêtement si on veut résoudre le problème, ce serait bien de laisser tomber tous ces clichés à la noix. On s'en fout complètement. Sans parler du "au lendemain de la seconde guerre mondiale on a effacé la dette allemande, alors hein". Et gnagnagna.

Je trouve que ce n'est pas le sujet, que l'on perd du temps à rabâcher ce genre de trucs qui font pas avancer le schmilblick d'un pouce et mettent tout le monde de très mauvaise humeur. Ces agaceries montrent tout juste que dans une négociation il y a de la tension : des besoins d’un côté, des contraintes de l’autre et un gros problème à résoudre au milieu.


Se concentrer sur les intérêts en jeu
Si on oublie les positions et leurs argumentaires casse-pieds, regardons les intérêts : les Grecs ont besoin de récupérer la maîtrise de leur destin, même endettés jusqu'au cou. Ils en ont marre de se faire dicter leur façon de rembourser et ils n'ont pas envie que des chinois, des émirats ou des fonds d'investissement divers rachètent leurs biens publics. C'est une question de dignité nationale. En Europe on sait ce qu'il en coûte de s'essuyer les pieds sur la dignité du voisin. On peut donc comprendre. Dire "la Grèce paiera", ce n'est pas plus recevable que lorsque nous disions "l'Allemagne paiera".

L'Europe de son côté a besoin de reposer sur des règles partagées et respectées dans la durée par ses membres. Je ne suis pas sûr de mon côté qu'elle ait besoin de rester à 28 membres. Cela n'engage que moi, mais si les Grecs ne veulent pas accepter les règles je trouve que c'est leur droit. Idem pour les Espagnols, les Anglais ou les Hongrois. Je ne serai pas d'accord pour que mon pays fasse la même chose et je serai même consterné si c'était le cas, mais pour les Grecs je n'ai pas de problème.

Le sujet de la négociation c'est donc : comment peut-on rendre aux Grecs la dignité qu'ils ont le sentiment d'avoir perdue sans faire de l'Union Européenne une espèce d'auberge espagnole (damned) où chacun vient avec ce qu'il veut et fait comme il veut.

Plans B : les parties en présence ont-ils des solutions de rechange meilleures que ce qu'une négociation permet ?
A partir de là, j'ai envie de réfléchir aux "plans B" des uns et des autres. Si la négociation échoue, quel est le plan B de la Grèce ? Quels sont les plans B de l'Union Européenne ou du FMI ?

Un point important : dans une négociation, le plan B est ce que peut décider l'une ou l'autre des parties sans l'accord de l'autre. Par définition, il n'est pas meilleur qu'un bon accord mais il est meilleur qu'un mauvais !
Il permet de retomber sur ses pieds c'est à dire de préserver ses intérêts si la négociation échoue.

On dit qu'il protège sans fermer.

Par conséquent, la question est "est-ce que la plan B de la Grèce est meilleur que le résultat d'une négociation avec l'UE pour retrouver la dignité bafouée ?" et "est-ce que le plan B de l'UE est meilleur que la résultat d'une négociation avec la Grèce pour fonctionner à plusieurs sur des règles acceptées par les Etats-membres ?"

A priori le plan B de la Grèce porte le nom barbare de "Grexit". Dans quelle mesure le Grexit répond aux intérêts des Grecs ?

Quant au plan B de l'UE, dans la mesure où je crois que l'on ne peut pas décider d'exclure un pays de l'Union, le "grexit" n'est pas une décision que l'UE peut prendre. Quel est donc le plan B de l'UE ? Pour l'instant, je ne le connais pas. Ce qui me laisse penser qu'il n'y en a pas ou bien que l'UE se garde de le communiquer. Un plan B communiqué brutalement apparaît souvent à l'autre partie comme une menace, ce qui n'aide pas toujours.

En tout état de cause, ce plan B devra répondre aux intérêts de l'UE.

C'est donc autour de cela que tourne la discussion. Chacun voit bien que la réponse n'est pas évidente.

Options : créatifs européens unissez vous
D'où l'importance de la créativité. J'espère que les uns comme les autres ont des dizaines d'options à mettre sur la table.

Dans les séminaires de négociation, on apprend aux participants que les options ne doivent pas devenir des substituts aux positions, ou des positions secondaires. D'où l'importance d'en avoir beaucoup histoire de ne pas se sentir figé.

Dans un post antérieur j'écrivais "j'aimerai bosser pour Jean-Claude Juncker". Je réitère mon offre :-). Car ce que je lis dans les journaux me semble bien pauvre.

Et je me sens l'envie d'être très créatif car j'ai envie que l'Europe redevienne une bonne idée et pas un paillasson sur lequel Zemmour, Mélenchon et le Pen essuient leurs croquenots boueux.

Au moins si la négociation avec les Grecs nous rend créatifs, ce sera alors une sacrée bonne idée d'aller se faire voir chez eux !