A l'heure des conflits dans tous les sens : se rappeler que la carte n'est pas le territoire
A l'occasion de la lecture de l'excellent ouvrage de Vincent Lenhardt sur "les responsables porteurs de sens", je suis retombé sur cette image, appelée "Image de Boring". Elle fait partie d'une série d'images à double sens bien connues qui ont toutes vocation à nous rappeler que, au même titre que "la carte n'est pas le territoire", ce que nous observons ne reflète en rien la réalité absolue et qu'il n'existe pas d'ailleurs de réalité absolue, intangible, valable pour tous.
Aussi difficile que cela puisse être, je me dis que cela vaut la peine de se rappeler ça tous les matins quand nous sommes assaillis des certitudes et des jugements à l'emporte-pièce qui composent le menu permanent des médias, sociaux ou pas, que nous fréquentons.
Prenons le cas de Donald Trump. Certes je le trouve odieux. Il nous insulte, il nous crache à la figure en permanence. Il est le champion autoproclamé de la "vérité alternative", une expression qui choque. Et pourtant, il a entraîné derrière lui plus de la moitié du corps électoral américain et nous apprenons à en tenir compte. D'ailleurs, sa vision des relations entre les Etats, si elle nous crée d'indubitables difficultés, ne nous est-elle pas utile à certains égards ?
Il est également plutôt bien vu de le brocarder et de le condamner sur les plateaux TV et, de mon point de vue, il le mérite amplement. En même temps, que faisons-nous pour le faire réfléchir ? Sommes-nous capables de lui donner l'occasion de regarder la réalité comme cela serait souhaitable pour préserver nos intérêts et faire valoir nos convictions ?
Prenons le conflit en Iran : il ne nous demande pas notre avis bien sûr (il s'en fiche éperdument), s'entend avec le gouvernement israélien pour un partage des tâches et décide d'aller faire la peau, une bonne fois pour toutes, de la République Islamique, mais il ne l'avoue pas clairement, il a tellement proclamé qu'il ne se lancerait pas dans un projet de ce genre.
Nous assistons au spectacle, nous craignons que cela ne dégénère et que cela n'aggrave le chaos dans cette région, avec les kilomètres de conséquences négatives que cela entraînera. Les commentateurs ricanent devant telle ou telle déclaration du Matamore qui laisse entendre que cela ne va pas durer longtemps.
Mais les commentateurs sont les premiers à trouver que tout cela prend du temps et en tirent la preuve que Donald ne sait pas ce qu'il fait. Soyons cohérents : personne ne souhaite que les choses s'éternisent. Nous sommes comme Donald : nous aimerions bien que cela finisse vite. Et nous ne savons pas plus que lui définir à quoi ressemblerait un futur souhaitable ni comment aider les Iraniens qui veulent se débarrasser de la tyrannie des mollahs.
Passons à la chronique de nos événements nationaux. Prenons Jean-Luc Mélenchon, le plus trumpiste de nos dirigeants politiques. J'entends par là dans son style davantage que dans ses options politiques. Il use et abuse d'une rhétorique qui exaspère et qui choque. A force de voir des fachos partout, il me fatigue carrément. En même temps, quand vous vous appelez Rima Hassan et que vous êtes née dans un camp de réfugiés palestiniens en Syrie, la réalité vécue d'Israël est forcément problématique et il est difficile de ne pas la prendre en compte. Ce que Rima Hassan exprime ne peut qu'être compris dans les quartiers défavorisés de nos banlieues elles-mêmes les moins favorisées. Et je ne vois pas qu'Israël manifeste une grande envie de calmer le jeu avec ses voisins pour se faire apprécier. La Shoah aurait-elle tué l'empathie...
Bref le camarade Jean-Luc met le paquet pour s'assurer de la fidélité d'un corps électoral souvent peu impliqué et qui a le sentiment qu'il ne peut rien à pas grand'chose. Dans le contexte destructuré de l'offre politique en France, les plaies des uns et des autres sont à vif et les grands mots jaillissent. Antisémite par ici, facho par là. Le niveau de bruit ambiant est tellement élevé que chacun continue à monter le son pour arriver à se faire entendre. Mais comme le disent les journalistes qui animent les soirées électorales ou les plateaux TV quotidiens : "pas tous en même temps, ça ne sert à rien, personne n'entend plus ni ne comprend plus rien".
Une carte n'est pas le territoire. C'est donc le titre du livre d'Alfred Korzybski. Son sous-titre risque de rafraîchir les lecteurs les plus spontanés : "Prolégomènes aux systèmes non-aristotéliciens et à la sémantique générale". Rien que ça.
Avouons-le d'emblée : je ne l'ai pas lu. Mais le modèle est assez facile à capter : nous devons éviter de confondre notre représentation du monde (la carte) et la réalité de ce monde (le territoire). Un territoire change en permanence et il est impossible de le représenter sous forme de carte. Une carte simplifie et fige. Elle nous rend service. Elle nous permet d'envisager les grandes lignes. Mais pas plus.
Ceux qui ne se sentiraient pas d'attaque pour se plonger dans les "Prolégomènes" peuvent suivre ce lien et consulter quelques sources intéressantes pour aller plus loin.
Bonnes lectures
PS : et mes petits camarades qui cherchent "le site sur lequel je vais trouver les faits et rien que les faits car c'est bien compliqué tout ça" en seront pour leurs frais. Tant pis pour eux.

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