mardi 16 octobre 2018

Le prisonnier du Triangle

Faire de la politique est un très rude métier. Certains de mes amis ont été frappés du virus. C'est le mot juste car ils sont tombés malades ! Avant de démissionner... Et j'en croisai un autre, il y a peu, qui me confiait "qu'il ne ferait pas ça toute sa vie" ! Et pourtant, c'est un très bon, je trouve !

Le problème vient d'une grande difficulté pour chacun d'entre nous à échapper aux jeux relationnels du "Triangle Dramatique" décrit par Steve Karpman. Ce Triangle, qui nous réunit parfois dans des rôles peu agréables de Persécuteur, de Victime et de Sauveur, s'installe bien souvent dans la relation que nous entretenons avec nos représentants, à commencer par le premier d'entre eux, le Président. Et ceci, quel que soit le pays dans lequel la scène se déroule. Car si le Triangle est qualifié de dramatique, c'est bien parce que s'y produisent des "coups de théâtre", qui nous font jouer, alternativement, l'un ou l'autre des trois rôles du Triangle. En résumé, personne n'est réellement un Persécuteur, un Sauveur ou une Victime, mais nous sommes tous capables d'en revêtir la tenue et le masque. Lorsque nous nous installons dans ce Triangle, nous allons connaître les 3 positions, à tour de rôle.

Le prisonnier


De façon très élémentaire, n'importe quelle personnalité politique, si elle entend être élue, va à la rencontre, et donc à l'écoute, de ses concitoyens. Plus forte est sa qualité d'écoute, plus grande seront ses chances de succès. A cette qualité d'écoute s'ajoute l'ambition programmatique des uns et des autres. Tout programme intègre un certain nombre de promesses, lesquelles sont faites, comme disent les cyniques, pour n'engager que ceux qui les écoutent. Déjà, rien qu'avec ce genre de formule, le décor peut s'installer et la pièce commencer !

Prenez un jeune Président plein d'allant à la marche triomphante, par exemple. Confronté aux pires adversaires qui soient, il "sauve" la République, l'idéal démocratique, l'Europe, la planète tant qu'on y est. S'il s'installe dans le rôle, et de nombreux événements vont l'y pousser, à mon avis malgré lui, le coup de théâtre qui va renverser la situation n'est pas loin. Et s'il s'entoure de personnalités aventureuses, idéalistes et un tantinet cyclothymiques, ou encore sous stress, ne bougez plus, ça va être un festival.

C'est ce qui arrive à notre camarade, sous les commentaires en accéléré, au rythme des chaînes d'information continue et de réseaux sociaux qui ne brillent ni par leur sens de la mesure ni par leur qualité d'analyse.

Comme il installe un style qualifié de "vertical" par opposition à la bonhommie nonchalante du prédécesseur, le voilà très vite, face à un ado impertinent ("salut Manu"), un horticulteur au chômage, un retraité plaintif, voire un italien ou un anglais de mauvaise humeur, dans le rôle du "Persécuteur", sorte de Jupiter foudroyant à coup de formules cash les "gens qui ne sont rien", c'est à dire n'importe lequel de ses concitoyens "Victime" et parfois fier de l'être. Quand la Victime fait un doigt d'honneur, le coup de théâtre est si soudain que les rôles changent, mais cela ne lui profite pas beaucoup plus. Car un "Sauveur" qui devient "Persécuteur" ne fait pas pour autant, sous les coups du sort ou les erreurs de comportement, une "Victime" présentable. Bref, le voilà prisonnier du Triangle.

D'où la question : comment en sortir ?


Steve Karpman donne la solution, et elle consiste à transformer le Triangle Dramatique en Triangle Compassionnel, dans lequel celui qui peut jouer le Persécuteur, prenant conscience de son Pouvoir, met en place une stratégie de Protection. Dans le Triangle Compassionnel, celui qui joue la Victime, reconnaissant sa Vulnérabilité, met en en place une stratégie Volontaire pour comprendre sa vulnérabilité, agir sur ses causes, et en sortir. Il peut en cela être aidé par celui qui, au lieu de se livrer au jeu du Sauveur, c'est à dire de se précipiter pour faire à la place de la victime, combler ses manques, va mettre en oeuvre une stratégie de Soutien, à la fois ferme et à l'écoute pour engager la victime dans une prise de responsabilité qui efface toute tentation d'attendre un quelconque sauveur.

Tout cela est très résumé et mérite un travail en finesse et en profondeur auprès de ceux que vous observez jouer à ces jeux toxiques.

Un petit film charmant que je recommande, Mademoiselle de Joncquières, avec l'excellente Cécile de France et le très génial Edouard Baer, donne une assez jolie démonstration de jeu et de sortie du jeu, en tout cas pour le personnage interprété par Edouard Baer.

Si vous avez vu le film, qui nous éloigne de la politique mais nous plonge dans les jeux de séduction (et est-ce si différent ?), vous aurez observé le jeu toxique raffiné (si j'ose dire) entre le personnage de Cécile de France et celui d'Edouard Baer, avec toutes les conséquences pitoyables pour celles qu'ils entraînent dans leur sarabande. C'est dans la dernière partie du film que surgit la sortie du Triangle, grâce à l'attitude courageuse d'une "Victime" et à la capacité du personnage joué par Edouard Baer, touché par ce courage, de prendre conscience de son pouvoir et de sa capacité à offrir compassion et protection au lieu de continuer à jouer.

Et si vous n'avez pas vu le film, vous savez ce qu'il vous reste à faire !